Tes failles qui ont fleuries

Ode à toi. 

Au volant de mon vélo rouillé, je perçois toutes les nuances qui poussent à travers le relief. A chaque visite, je respire ton air de liberté qui souffle depuis plus de 30 ans sur ton béton. 

Alors que d'autres te verront sale et grise, moi je te vois émouvante.

Tu t'es fait connaître de par le monde. En un siècle, tu as été des deux extrêmes en étant l'épicentre de tragiques bouleversements. Tu as conquis, tu as été détruite, divisée, reconstruite. Puis, on a parlé de toi pour ta culture underground, musicale entre les murs ou picturale sur ceux-ci. On ne peut que cultiver la liberté de l'individu quand on a testé des systèmes politiques antipodes. 

Moi, à chaque pas, je vois ton caractère qui vibre entre tes grandes artères. Cette envie d'être différent, d'être unique et soi-même est tellement inscrite dans tes gênes que toute excentricité ici n'est, finalement, même plus relevée. Chaque silhouette qui passe, c'est une manière de vivre la mode du différent.

D'autres verront chez toi tes grèves inattendues, tes trottoirs peu déneigés, tes détritus partout, tes affiches qui emballent les poteaux des rues, tes bâtiments alignés monotones, tes incohérences de traffic et ton odeur de pisse. D'autres peut-être jugeront que cette originalité n'est pas si spéciale, voire même un peu fatiguante. Ou est-ce l'indifférence de la ville qui bâillonne le regard sur l'autre.  

Et puis dans ta ville, il y a aussi ces gens qui t'habitent. Ces visages un peu fermés et froids, sagement alignés sur les banquettes de ton U-bahn. Ce personnel de service qui tire la gueule parce que c'est comme ça qu'on accueille ici. Ces têtes du Sud qui ont fait de toi la capitale du kebab. Ces gens qui ont décidé de s'habiller de leurs différences, de vivre leur originalité au grand jour. Ces jeunes de partout, attiré par les sons qui s'insufflent à chaque soirée. Ces différents qui parlent tout bas et dorment de jour pour mieux vagabonder en soirée, parce que la nuit est entrée en eux. Ces frontières brouillées entre les gens, les sexes et les cultures. Ces ongles peints, ces piercings, ces cheveux teints, ces manteaux noirs. 

Par le souvenir encore très présent de ce que leur ancêtres ont vécus, tes habitants exigent des choses différentes des autres capitales européennes. Comme par exemple, sur cette énorme aéroport abandonné, tu ne pourras pas faire pousser d'immeubles supplémentaires; on préfère privilégier le patin à roulettes et des barbecues sur ton gazon peu entretenu. Ca ne semble pas logique, pas idéal de garder un parc à l'abandon, on pourrait faire plus fructueux. Mais non ici, on sait que la liberté est un bien des plus chers qu'une démocratie a à offrir.


9 millions de coeurs battent au centre de ta ville. Toutes ces âmes qui font que tu en as une, Berlin.

En marchant, je remarque cette terrasse d'un restaurant indien avec ma place ensoleillée de la semaine passée, dégotée pour manger et lire mon livre. Cette place, à la même heure 7 jours avant, est désormais à l'ombre de feuilles charnues d'un marronnier. Pourtant, aucun prémisse ne me faisait penser que le printemps arrivait. Elles ont poussées entièrement en moins d'une semaine, sans préavis. 

En une journée, Berlin, tu changes. En une saison, tu te transformes. De la férocité du vent glacial à la pluie de pétales de fleur. Alors que j'écoute les nouvelles en allemand, je réalise que tout pourrait changer vite, que ce que tu as entre les entrailles de ton passé, chère Berlin, est un trésor pour nous rappeler les ambiguïtés de notre humanité. 

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