Ne pas voir qui nous sommes

On se perçoit souvent autre que nous le sommes. Voilà bien une chose que j'ai apprise à mes dépens ces derniers mois. 

Parcourons ensemble le chemin de cette vraisemblance. 


Je me rappelle de cette femme, allemande au cheveux courts et roux, habillée en vert et avec une mode passée de quelques mois tout au plus. Qui faisait un pause dans son travail pour ajouter une corde à son attirail, en apprenant l'anglais en l'occurence. Très encline à étudier, elle était souvent seule. Aux soirées étudiantes, elle n'y était pas, on ne la voyait qu'au cours. Malheureusement son prénom m'échappe. Et après vérification, je n'ai pas de photos d'elle. 

Aujourd'hui son souvenir est très présent en moi, car je suis devenue elle. Dans un autre pays, dans une autre langue. Je suis cette femme un peu distante mais rigoureuse en vocabulaire. On pourrait penser qu'elle ne s'intéresse pas aux autres d'ici, ou c'est peut-être que les autres d'ailleurs, chez elle, lui manquent un peu. Elle voit aussi plus loin que la simple solitude des pauses récréatives de 10h30. Peu de plans avec ceux d'ici. Et si elle perçoit quelques différences d'attitudes entre elle et les autres élèves en classe... de comportements pensera-t-elle, d'éducation, d'intérêts... C'est que les autres ont, aussi, déjà perçu les années de différence. 

La tranchée s'est, soudainement (et abyssalement vu que c'était soudain) creusée. Au moment où pour par simple intérêt de pratiquer la langue, de s'exercer lors d'un temps mort en classe, elle demande à deux camarades à côté quels sont leurs métiers... et que ceux-ci sourcillent devant cette question farfelue... car ils commenceront leurs études après ce séjour linguistique. Puis vient la question inverse, et là autant dire qu'expliquer qu'à l'âge de 35 ans, être ici pour améliorer ses possibilités d'emploi ne semble guère envieux de l'autre côté de la jeunesse. Ils se voient ailleurs à mon âge. Du moins, ils se le souhaitent, et c'est ce que je lis dans leurs fronts plissés par cette tranchée de questions.

Certains diraient qu'il y a du déni de ne pas voir qui nous sommes. Mais le "je" n'a souvent pas d'âge, il vit au gré de notre quotidien. Parfois, il vient toquer à la porte et nous rappeler à l'ordre. Nos goûts et nos choix soulignent plus une époque, une tendance qu'un réel âge biologique. Enfin je dis ça et mes rides sont désormais tracées tout comme ma préférence pour la broderie autour de ce thème sans fin de la perception de soi. 

Et voilà, j'incarne à un moment donné cette femme qui pense être jeune. De par ce texte, j'espère m'en être affranchie et deviens une adulte qui n'en a pas l'air, me dit-on.

Commentaires

  1. Pas eu l’occasion de t‘en faire part, mais tes textes sur Berlin sont magnifiques et les relire l‘autre jour „sur place“ m‘ont a nouveau touchée 😉. Et bravo pour la carte du p’tit bonhomme au baluchon !

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