Se laisser traverser
La crinière au vent, le pas chaloupé, les muscles saillants, il s'avance et rugit devant son parterre de fans, déjà conquis. En une heure quinze de show, il aura joué de ses atouts virils, parcouru la scène sur une fine ligne entre comique et authentique. Toujours avec classe, il se sera déhanché pour lâcher les chiens et nous livrer un spectacle à son image. Sublimant les contrastes.
Autour de moi, toutes les femmes ont dansé, hurlé, chanté, tapé des mains et des pieds. Elles, aussi, se seront lâchées avec une joie non contenue. Les enfants alentours les ont imité ou les ont entraîné. Bref, la gente féminine et enfantine s'est amusée. Reste quelques pilones masculins, droits, durs, solides. Qui ont timidement secoué des épaules, souri voire applaudis quand il le fallait. Je les observe dans l'obscurité qui nous cachent tous les uns des autres, et dans cette marée de notes, en eux, le ciment a fait corps.
Reste ce jeune adolescent en face de moi, entouré de sa tante, sa mère, sa petite soeur et ses petites amies. Il ne sait que faire. J'extrapole un peu mais je vois dans ses mouvements contenus une envie de participer ainsi qu'une gêne coutumière de son âge. Divisé par le son et la bienséance de son genre, il tente de rester détaché en observant... comme de loin. "Moi je n'y touche pas".
Sur une phase, peut-être, tout au plus, il s'est fait happer. Il a oublié de se tenir. J'ai vu son envie, ses pieds bouger... Mais si il regarde autour de lui, oui, il ne se doit de ne pas participer à ce grand raout festivalier.
Quelques jours passent, et alors que l'ennui s'installe et que mon pouce scrolle sans vergogne, une petite bd apparaît sur l'écran. Une illustratrice raconte que pour elle, lors de ce Mondial, elle s'en fout bien du ballon rond, ce qu'elle préfère c'est le spectacle... de la gente masculine. Plus personne ne se tient. Tout est permis. Les illustrations grossissent les traits mais ceux-ci sont dramatiques. A les voir regarder du foot, on dirait que le sort de la fin du monde - ou au contraire la merveille du monde - se joue sur le petit écran. Crispés, hurlant, pleurant, beuglant, énervés, tout le spectre des émotions les traverse et celles-ci sont assurément vécues... intensément.
Je repense à ce jeune Biber en vans et coupe de cheveux soufflés... Là devant un écran et 22 joueurs en petites cuisettes, il se sentirait le droit d'exprimer toutes les émotions du spectacle.
Comme j'aurai aimé qu'il puisse se sentir le droit de se déhancher comme le félin sur scène. Sans jugement intérieur, il aurait danser avec les femmes de sa vie.
On a tous un Julien Doré en soi qui cherche à lâcher prise, traversé par des flots d'émotions, comme une caisse de résonance au spectacle qui se joue. Apprenons à nager au milieu de ce flot. Humain.

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